1. L'Esthétique sublimée au service de l'éthique
ART&CULTURE par Marie Lou Lamarque

Au regard du très célèbre Yves Klein, plasticien à la proue du Nouveau Réalisme, le nom même de l'artiste pourrait paraître ambigu. En fait, il n'est pas nom d'emprunt mais bien son nom patronymique, et Myrian Klein était sans doute prédestinée à embrasser une carrière dans les arts plastiques. Née à Lyon, elle fut, dès son plus jeune âge fascinée par toutes les formes d'expressions artistiques. Elle se consacrera finalement à la peinture et à la sculpture, de facture figurative dans un premier temps. Installée à Nice depuis une trentaine d'années, elle entamera à partir de 1990 différentes séries d'installations plus conceptuelles, mais suffisamment lisibles au niveau de leur message.
Ces séries d'oeuvres qu'elle réalise sur deux ans en moyenne, en changeant in extenso de matériau ou de thème, de l’une à l’autre établissent un constat sur l’état de notre société. Revenue aujourd’hui à la peinture comme on revient aux sources, la globalité de l’œuvre de Miryan Klein peut paraître déroutante par son éclectisme, mais elle obéit à la logique d’une démonstration sur le fil, jointe à une expression des plus attrayantes.

Héritages et Mixages
« Les Œuvres de Miryan Klein, écrit par Jacques Aldebert, président de l’association International Contemporary Art, ses objets, installations, toiles, nous renvoient toujours à une justesse conceptuelle que Restany n’aurait pas reniée. » Certainement les diverses installations telles que La consommation, Stations d’eau, Métissages, La foule ou Human Trafic, dont les titres sont parlants, avec une belle sobriété de moyens et une mise en situation épurée dénoncent les graves dysfonctionnements de notre société de surconsommation. Pression économique, racisme, surpopulation, perte d’identité y sont soulignés, mais de façon neutre, sans agressivité, et plutôt dans une sorte de stylisme extrêmement élaboré, qui ne manque pas d’ironie et semble voulu par effet de contraste. L’exemple le plus évident reste ce Déjeuner sur l’herbe, inspiré de Manet ou des spectres de corps humains dessinés au néon campent autour de ce qui pourrait être une bouche d’évacuation de gaz d’échappement, et près d’une automobile.
À ce stade, on serait certes tenté de penser que l'artiste rejoint l'esprit du Nouveau Réalisme, en prenant en compte la "nouvelle réalité de la société". Cependant la recherche plastique de Miryan Klein ne procède à aucune appropriation de l'objet manufacturé, comme c'était le cas pour les représentants de ce mouvement, et elle sait passer admirablement du néon, au verre, au sable, au béton, à l’aluminium, des créations à part entière. Au même titre, certaines ont pu voir dans son travail, notamment dans les Fibres optiques, No Painting, une filiation minimaliste. Celle- ci n’autoriserait alors aucune interprétation subjective de l’œuvre, ce qui est à l’opposé des motivations de l’artiste.

De l'Introspection au retour à la Nature
Dans une récente série réalisée en 2003, intitulée Intrusion, Miryan Klein brûle, sur des toiles monochromes mises en caissons, l’épaisseur de la peinture en bandes régulières, leur conférant un rythme de grilles de coloration résiduelle. Ce réseau de lignes n’est-il pas aussi, au-delà de l’intrusion, un enfermement ? N’est-il pas une intimité à sauvegarder ? Au pire, un camouflage ? Miryan Klein, comme pour ses autres pièces, ne dévoile pas plus avant son message. Soudain, en 2005, dans le brusque besoin d’un point d’encrage terrien, l’artiste procède à un retour à la matière, c’est-à-dire à la nature, avec ses compositions « d’Orbec ». Orbec, une région de Normandie où elle réside plusieurs mois de l’année, et où elle découvre comme un contrepoint aux thèmes qu’elle a développés jusque-là, l’explosion des couleurs automnales ou estivales, la douceur des couleurs hivernales.
Toujours sur des toiles en caisson, elle transcrit alors ces nuances, ces textures qui appartiennent à la terre, à la lumière, au givre, au sous-bois. Ces toiles sont regroupées en des puzzles harmonieux et établissent les clivages d’une seule ambiance. Elles sont recouvertes d’un épais vernis, à l’instar d’une vitrification qui curieusement leur donne un aspect presque photographique ? Pourtant, c’est bien de peinture qu’il s’agit, et Miryan Klein semble boucler sa démonstration en nous confrontant à l’harmonie de la nature. D’ailleurs, il n’est pas gratuit qu’elle ait emprunté à Ben avec son autorisation, la phrase « noir c’est noir », qu’elle a réalisée en Braille. Une phrase péremptoire, difficile pour ceux qui sont atteints de cécité, mais plus tragique encore pour ceux qui ne savent plus regarder autour d’eux, semble-t-elle vouloir dire.



Déjeuner sur l'herbe, 2002, néons
Déjeuner sur l'herbe, 2002, néons

No Painting, 2004, néons sur toile, 43x34 cm
No Painting, 2004, néons sur toile, 43x34 cm


Nouveau Réalisme - Pierre Restany
Mouvement né en 1960 entre Paris, Nice et Milan, sous l'égide du critique d'art Pierre Restany, qui prônait l'appropriation par les artistes d'objets manufacturés, afin de les détourner de leur fonction, de les accumuler, les lacérer, dans une prise en compte de la société de consommation. Artistes du groupe : Arman, César, Yves Klein, Raysse, Hains, Rotella, Spoerri, Tinguely, Villeglé, Niki de St Phalle, Christo, Deschamps.

Art Minimal
Mouvement né en 1965 à New York, tendant à l'abstraction géométrique simplifiée à l'extrême, utilisant des matières neutres n'engageant aucune interprétation du spectateur, dans le seul but de le mettre face au réel.


2. Une esthétique troublante par Bert POPELIER
L’artiste française Miryan Klein réalise des objets, des sculptures, des installations et des peintures socialement engagées. Elle exploite les grands problèmes de notre époque, depuis la pollution de l’environnement en passant par l’endoctrinement commercial jusqu’à la bureaucratie. Son œuvre d’extirpe de ce monde pour se frayer un chemin dans le domaine de l’art. Indépendamment de leur éclectisme, les manifestations de son expression artistique dont toutes extrêmement esthétiques. Comme si les choses ne pouvaient être montrées que sous une apparence sublimée, transformée et stylée, loin de leur manifestation quotidienne.
Klein refuse de se laisser rassurer par le fait que les problèmes peuvent être quantifiés, traduits en chiffres. Elle pense que les statistiques dépassent le commun des mortels et ne font que détourner les problèmes des uns et des autres. Klein crée, non sans une touche d’ironie, des mises en scène de suffocation, d’emballage clinique, d’aliénation, de perception apparente. Elle semble se demander où en est restée l’énigme de l’existence humaine.
En 2002, Klein s’est lancée dans la peinture d’une série de toiles abstraites portant le titre global " Intrusion ", évoquant l’intrusion dans la vie privée de quelqu’un. Ces toiles se rapprochent de par leur plastique, du minimalisme aux formes strictes, composées de lignes de couleur, monochromes, plus ou moins égales, agencées en bandes. On dirait un réseau de lignes à la peinture acrylique. En brûlant ensuite la surface de la toile, certaines parties (et parfois de toile) changent de couleur, ce qui accentue le relief.

A première vue, une image aussi neutre, à l’esthétisme pur, n’a rien à voir avec un engagement social. Il s’agit, dirait-on, d’une recherche plastique de la signification de la structure et de la profondeur dans l’art de la peinture. En y regardant de plus près, le réseau qui domine la perception se met à fonctionner comme un grille. Celui qui regarde à travers ce réseau, découvre effectivement un autre monde, fait de champs de couleurs plus tendres et de lignes moins ordonnées. Au-délà apparaît un monde beaucoup moins rigide. Klein semble nous dire : "ce que nous voyons n’est qu’apparences, jusqu’au moment où nous regardons mieux. Entrez dans la toile ".

Dans la même veine d’analyse artistique, voire de révolte, Klein à réalisé une série de tableaux hauts en couleurs portant le titre " no painting ", sans utiliser de peinture. Elle a exécuté un montage de tubes néons devant la surface blanche de la toile et en les reliant au réseau électrique, ils produisent la teinte monochrome souhaitée. Le fait que nos perceptions ne soient guère qu’illusions, s’exprime dans une autre série d’œuvres. Elles se composent chaque fois de deux parties, un volet supérieur, peint, et un volet inférieur, sans peinture, qui se trouve paré de la même couleur que celui du dessus grâce à la présence des fibres optiques. Matière et énergie se trouvent littéralement confrontées, pour produire un effet identique. Quant au débat sur la différence entre la réalité et la perception, Miryan Klein adopte ici une position qui n’est pas sans évoquer celle du philosophe grec Platon.


3. Marie Gayet, extrait d’un article paru pour l’exposition Par ici la sortie au Béguinage d’Hoogstraten, en Belgique.
"Préoccupée par le devenir du monde et ses dérives en tous genres, M. Klein met en scène ses angoisses de l’avenir. Elle dénonce les trafics d’humains (Human Trafic, 2000), les dévastations forestières (La Forêt, 2000). Bientôt la nourriture et l’oxygène seront vendus en pastilles (Distributeur bloods, foods, oxygen, 2001), on ira chercher son eau potable à la pompe (Stations d’eau, 2000)...
Miryan Klein est une femme passionnée, passionnante, une artiste très engagée sur le monde présent et à venir, une militante pour un monde meilleur.


4. Miryan KLEIN par Jacques ALDEBERT Président de l’International Contemporary Art Association
Que rajouter aux propos si bien exprimés de Marie Gayet et Bert POPELIER concernant une artiste aussi préoccupée par le monde qui nous entoure et qui l’exprime avec autant de justesse et d’acuité dans son immense travail ?
Ce dernier englobe les problèmes actuels intéressant des thèmes toujours d’actualité et qui s’expriment d’une façon surréaliste et sociologique dans le sillage de l’Ecole de Nice et des nouveaux Réalistes dont elle est le prolongement dans une expression plus roche de la réalité malgré un thème qui paraît récurrent et peut-être plus actualisé : la Société de Consommation et son terrible impact sur notre civilisation.

Bien sûr l’environnement n’est pas oublié et la surpopulation, le métissage des humains, une totale incommunicabilité entre eux et chaque œuvre, objets, installations, toiles nous renvoient toujours à une justesse conceptuelle qu’elle exprime telle que Restany ne l’aurait pas reniée.
Mais avec ces soixante ans d’écart par rapport à la naissance du nouveau réalisme, après la seconde guerre mondiale, cette surchauffe de la surconsommation, cette attente progressive de l’environnement, la massification persistent de plus en plus et Miryan Klein s’autorise à la manifester en seconde intention, plus concrète, plus conceptuelle avec chaque fois un médium différent : Installation où la fée électricité domine, toiles, néons, lumières artificielles.

Ce qui est passionnant chez elle, c’est l’interpellation de cette vie sociale totalement imprégnée par la surabondance dans tous les domaines et comme dit marie GAYET : " c’est une artiste très engagée sur le monde présent et à venir, une militante pour un monde meilleur ".
Les artistes en général prévoient, anticipent, Miryan, elle, fait un bilan dans le cadre d’un art d’interprétation " suggéré ".


5. Extrait du discours prononcé lors de l’exposition d’Hoogstraten par le conservateur du MUKHA, Rita Compere.
"… Miryan Klein investit son art d’émotion. L’artiste est fascinée par le double sens et la dualité de notre existence : les oppositions conscience - inconscience, visibilité - invisibilité, angoisse - contemplation, protection - menace, amour - souffrance, vie - mort et cruauté - bonté, se retrouvent autant dans ses motifs et ses thèmes que dans le choix de ses matériaux. Ses œuvres sont inscrites dans l’histoire de notre société actuelle : le racisme, les sentiments et les relations humaines, le sens et la culpabilité, cette incompréhensible culpabilité de la vie. Son observation de notre siècle aboutit à une série de peintures, de sculptures et d’installations qui sont souvent un cri d’alarme à propos de notre environnement et de notre société. L’avenir de l’homme et la préservation de la nature sont peut-être bien les plus grandes préoccupations de l’artiste…".


6. Michel Gaudet, extrait d’un article paru dans Le Patriote du 30 novembre 2001.
"La conception contemporaine est ici pleinement assumée puisque à peine dégagés de leurs fonctions ordinaires, des éléments de consommation moderne, les câbles, les seringues, les bocaux ou les sacs papier sont à la disposition de l’artiste qui les utilise avec maîtrise, avec détachement, semble-t-il, beaucoup plus sensible aux significations possibles qu’à une conduite technique limitant l’objet utilisé ou lui conférant une valeur de collection. Le langage a, dans cette proposition allusive, vertu de franchise et de protestation. Il tend à faire régner l’esprit critique, la recherche de la vérité, la stigmatisation des indignités de notre société : l’abus matériel, le racisme, l’excès de consommation. Des figures à découvrir, à analyser dans cet ensemble, témoignent de l’alacrité inventive de l’expression mais aussi le rejet, l’indignation devant les déviances morales, sociales, économiques".